Nous sommes au début des années 1980. Le journal Nord Info fait ses premiers balbutiements, et Stablex ses premiers pas, alors que s’amorce une controverse qui traversera les décennies.
Québec s’attelle, à l’époque, à trouver une solution organisée à la gestion de certains résidus industriels dangereux dans la province. Le ministère de l’Environnement lance un appel d’offres. Stablex le remporte.
Le journal Nord Info intitule alors sa une « OUI À STABLEX MAIS PAS CHEZ NOUS! », illustrant le fameux syndrome Not in my backyard, signifiant le refus du projet par des citoyens dans leur secteur, pour cause environnementale. L’acceptabilité sociale du projet subit dès son apparition un sérieux revers. Une pétition citoyenne recueille plus de 5 000 signatures contre l’implantation de Stablex. Ce « non » des citoyens annonçait-il déjà une controverse appelée à traverser les décennies?
La Rive-Nord devient la cible de ce qui est présenté comme le plus grand site de traitement et d’enfouissement de l’Amérique du Nord, en raison de « ses caractéristiques géologiques idéales pour l’implantation d’un site de placement »¹.
Une étude menée par le ministère de l’Environnement sur treize sites au Québec a permis de déterminer dans quelle ville serait implantée l’usine de traitement des déchets industriels². Laval refuse le projet. Mascouche souhaite héberger le site, mais c’est Blainville qui est finalement retenue, en faisant elle-même une offre de terrain pour accueillir le site ainsi que sa technologie, au grand dam de l’opposition citoyenne.
Après une audience du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) en 1981, Québec autorise par décret la construction de l’usine. L’entreprise lance ses activités en 1983. Elle traite, stabilise et entrepose plusieurs milliers de tonnes de déchets inorganiques dans le sol. Ces derniers proviennent du Québec, du Canada et des États-Unis.
Stablex utilise un procédé de stabilisation et de solidification pour le traitement des matières dangereuses résiduelles (MDR), des sols contaminés et des matières non dangereuses ayant des propriétés préoccupantes pour l’environnement³.
Dès lors, « le syndrome anti-Stablex prend vie à Blainville »⁴.
Une décennie plus tard, les inquiétudes demeurent
Un article signé par Nathalie Charron, dans une des éditions du Nord Info parue en 1990, intitulé « Stablex ne contamine pas l’environnement naturel et urbain », revient sur les résultats de trois études dévoilées quelques mois plus tôt par le ministère de l’Environnement. Ces études chimiques, physiques et hydrogéologiques avaient été réalisées par Stablex sous la supervision d’un vérificateur externe. Elles visaient notamment à examiner les cellules d’enfouissement aménagées dans l’argile, leur étanchéité ainsi que la qualité des eaux autour du site. Des échantillons avaient notamment été prélevés dans 15 puits d’échantillonnage, en plus de 16 puits déjà existants.
La journaliste rapportait que les études concluaient que le site « ne représentait aucun danger pour la population ». Le Dr Reiner Banken, du Département de santé communautaire de l’Hôtel-Dieu de Saint-Jérôme, aujourd’hui l’Hôpital de Saint-Jérôme, abondait dans le même sens. Nathalie Charron rapporte qu’il avait souligné que Stablex ne représentait « aucun risque pour la population », notamment en ce qui concernait une exposition des résidents aux substances provenant de l’usine ou des cellules dans le cadre des activités régulières.
Les conclusions scientifiques présentées à l’époque n’ont toutefois pas servi à mettre fin aux préoccupations des résidents. L’article rapporte que des citoyens se plaignaient de « sentir des odeurs nauséabondes de fumées provenant de l’usine Stablex, de 1 à 3 heures par jour ». Les citoyens ne pouvaient s’empêcher de remarquer « un nuage jaunâtre flotter au-dessus de Stablex », selon la une de cette même édition.
Stablex, au-delà des pages jaunies du Nord Info
Au fil des décennies, l’entreprise a fait l’objet de plusieurs avis de non-conformité du ministère de l’Environnement. Elle poursuit, malgré tout, ses activités de traitement et de stabilisation des matières, les plaçant dans des cellules d’enfouissement. Quatre cellules sont déjà fermées, indique le BAPE, et une cinquième est en exploitation.
La sixième cellule plonge toutefois l’entreprise dans une nouvelle controverse. Stablex souhaite réaménager ladite cellule 6, dont l’autorisation avait été accordée, en la déplaçant vers un autre emplacement. La compagnie fait valoir que le nouvel emplacement offrirait davantage de capacité et permettrait d’éloigner la cellule des secteurs résidentiels. Ce nouvel emplacement, plus vaste, permettrait toutefois à l’entreprise de poursuivre ses activités jusqu’aux environs de 2065, plutôt qu’en 2040.
Les opposants y voient un empiètement sur un secteur écologiquement sensible — la grande tourbière de Blainville —, ce qui, selon eux, engagerait la ville dans plusieurs décennies supplémentaires d’enfouissement.
En mai 2022, le Nord Info écrit que des citoyens anticipent « un désastre ». Trois mois plus tard, le débat provoque un important revirement politique. Blainville résilie l’entente de principe prévoyant la vente à Stablex d’un terrain municipal de 69 hectares pour 14 millions de dollars pour l’expansion de ses activités. La mairesse Liza Poulin explique que cette décision découle notamment de la « récolte d’informations obtenues en audiences du BAPE et en marge de [celles-ci] ». Le terrain devait accueillir quelque huit millions de mètres cubes de matières dangereuses et inorganiques sur une période d’environ 40 ans, indique le Nord Info, dans son article publié le 23 août 2023 sous la plume d’Alycia Gauthier.
Puis vient le projet de loi 93, adopté sous bâillon par Québec, qui relance la controverse. Stablex ouvre alors ses portes aux médias, dont Nord Info, afin de présenter son procédé de traitement et de répondre aux critiques environnementales formulées à son encontre.
De leur côté, des citoyens et des groupes environnementaux continuent de s’opposer aux activités de l’entreprise et à son projet d’expansion.
Le journal Nord Info n’avait que cinq ans lorsque Stablex alimentait déjà ses manchettes. Plus de quatre décennies séparent les premières Unes du journal des débats entourant aujourd’hui la cellule 6. Les enjeux ont évolué, les acteurs ont changé, mais la présence de Stablex à Blainville continue de susciter le même débat entre gestion des matières dangereuses, protection de l’environnement et acceptabilité sociale.
Sources :
¹ Stablex
² Journal des débats de l’Assemblée nationale
³ Dossier Stablex, Ville de Blainville
⁴ Archives Journal Nord Info, 1980

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Liza Poulin
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