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« Ils sont en train de changer la donne »

Photo Henriette Sena

« Ils sont en train de changer la donne »

Publié le 02/09/2026

Emmanuel Auger livre un témoignage coup de poing sur l’exploit derrière Romin, les sacrifices de ses jeunes créateurs et la jungle qui les attend maintenant au box-office.

Jeudi 27 août avait lieu la première du film Romin, à Saint-Eustache. Cette autoproduction québécoise est portée par trois jeunes de la région : Anthony, de Boisbriand, Jassen, de Blainville, et Nikita, de Boisbriand.

Au lendemain de cette soirée haute en émotion, Emmanuel Auger a livré au journal une entrevue coup de poing sur l’exploit accompli par ces jeunes cinéastes, mais aussi sur l’ingratitude d’une telle aventure et la jungle que représente le box-office.

« C’est vraiment un tour de force qu’ils ont fait, ces trois gars-là », lance d’entrée de jeu le comédien.

Et les trois jeunes cinéastes ne s’étaient pas exactement facilité la tâche. Romin est un film d’action, avec tout ce que le genre implique : combats, cascades en voiture et en bateau, scènes tournées sur l’eau et trois semaines de tournage aux Bahamas. Certaines scènes ont également été tournées à Saint-Hippolyte, beaucoup à Sainte-Thérèse et ailleurs dans les Laurentides.

Le tout réalisé en 47 jours avec un budget total d’environ 250 000 $.

« Plus de problèmes que de solutions »

Une caméra tombée à l’eau, du matériel saisi aux douanes, des batteries rationnées… les embûches se sont rapidement accumulées.

« Dans n’importe quelle production, ça aurait été 15 personnes pour faire le même travail que ces gars-là ont fait avec deux techniciens. Sans compter que les douaniers ont saisi la moitié du matériel. »

L’acteur explique qu’il y avait même des membres de l’équipe dont la seule tâche était de faire le va-et-vient entre l’hôtel et le lieu de tournage pour transporter les batteries vides et rechargées, vu ce qu’ils avaient dû laisser aux douaniers.

« Des fois, on attendait. Il n’y avait plus de batteries, plus d’éclairage. […] Mais ces gars-là ont réussi à chaque problème. Et des problèmes, il y en avait plus que de solutions. »

« Il y a un drone qui est encore à ce jour quelque part aux Bahamas. […] Il s’est échoué probablement soit sur une île ou en pleine mer. On ne sait pas où il est, mais il est encore aux Bahamas. »

Pour Auger, l’essentiel est justement tout ce que le spectateur ne peut pas savoir lorsqu’il s’assoit devant le résultat final.

« Les gens ne sont pas au courant à quel point les gars ont passé constamment par-dessus ces défis-là. »

Dans un chalet en bois, une personne braque une arme tandis que deux autres l’observent, dans une lumière tamisée
Photo : Extrait du film « Romin» Emmanuel Auger estime que les jeunes créateurs de Romin sont « en train de changer la donne » dans l’industrie.

Emprunter pour sa passion

« Ils ont un prêt à remettre parce qu’ils ont fait un prêt personnel à une banque. […] Ils n’ont pas emprunté pour un char. Ils ont emprunté pour leur passion. Et ça, ça vaut tout. Ça vaut l’or du monde d’avoir ça. Ça, c’est des vrais passionnés. »

Lors de la présentation du film au Festival Fantasia, où Romin a remporté le prix du public, une remarque du père de Rosalie a profondément marqué Auger.

« Ils ont emprunté le même montant avec lequel ils auraient pu partir un Tim Hortons et être assurés de devenir millionnaires. À la place de ça, ils ont décidé d’investir dans un film où ça se peut qu’ils perdent tout. »

D’ailleurs, Auger estime que les jeunes cinéastes doivent maintenant se préparer pour la vraie bataille : celle de faire vivre leur film dans les salles.

« Ils ont fait le film avec 250 000 $. La plupart des gens ont aussi un million pour promouvoir un film. […] C’est quatre fois plus de budget. »

« La promotion, c’est le nerf de la guerre. Même si c’est le meilleur film au monde, si tu ne mets pas des sous pour la promotion, il n’y a personne qui va y aller. » Et un film québécois, déplore-t-il, ne jouit pas de la même marge qu’un film américain. Si les gens ne se déplacent pas tout de suite, il sera peut-être trop tard la semaine prochaine.

Mais Auger croit que l’impact de Romin pourrait être plus important qu’on ne le croit. La réussite d’une production réalisée avec aussi peu de moyens pourrait ébranler certaines façons de faire dans l’industrie.

« S’ils réussissent, les producteurs vont avoir peur d’eux autres parce qu’ils vont dire : “Ces petits tabar***-là sont en train de changer la donne.” », dit-il avec son franc-parler.

Les yeux d’enfants

Mais avant de savoir si Romin changera quoi que ce soit à l’industrie, il y avait cette soirée de jeudi, à Saint-Eustache.

Devant leurs familles, leurs amis et les gens qui les ont vus grandir, dans ce même cinéma où ils ont eux-mêmes regardé leurs idoles sur grand écran.

Pendant le film, Emmanuel Auger regardait ses jeunes collègues.

« Ils avaient leurs yeux d’enfants. Je me disais : imagine-toi, ils sont assis dans le cinéma de leur enfance, puis ils se disent : “Jamais on aurait cru. Un jour, je vais être assis ici puis c’est mon film à moi qu’ils vont aller voir.” Ils sont rendus là. À 27 ans. »

Un moment qui résonne d’autant plus chez Auger qu’il avait lui-même 27 ans lorsque sa carrière a véritablement pris son envol.

« C’est là que ma vie a changé complètement. Je trouve ça extraordinaire parce que ces gars-là, aujourd’hui, j’ose profondément penser que leur vie, cette année, va changer. »

L’histoire de Romin est encore loin d’être terminée

« On a un chemin de fait, mais ils ne sont pas rendus en haut de la montagne. Il en reste encore du chemin à faire. Et on le sait que le dernier stretch de la montagne, c’est toujours le plus dur. »

La prochaine ascension est celle du box-office. Et si Romin trouve son public, une autre montagne apparaîtra éventuellement : celle d’un deuxième film, avec davantage de moyens, mais aussi des attentes autrement plus grandes.

« Si le prochain, on leur donne la chance d’avoir des sous, l’attente va être grande. Parce que là, tu dois obligatoirement surpasser ce que tu as fait, et pas à peu près. »

Pour les créateurs de Romin, l’ascension se poursuit donc maintenant dans les salles. Et le prochain sommet dépendra aussi de ceux qui choisiront de s’y déplacer.