Si l’inflation et les tarifs douaniers ont été pointés du doigt pour justifier le prix, certains éléments de l’appel d’offres soulèvent des questionnements.
C’est une publication Facebook du 15 août qui a révélé au grand public l’investissement — ou la dépense, pour certains — de la municipalité pour une nouvelle glissoire. Le coût de remplacement de 225 000 $ a fait bondir les citoyens, plusieurs jugeant le prix dérisoire.
Le maire de Sainte-Thérèse, Christian Charron, est d’avis que le prix est exorbitant, mais ça en vaut le coût, selon lui. « Je trouvais ça dommage de priver les enfants d’une glissoire. Je trouve qu’il y a d’autres façons de sauver des sous », considère M. Charron. « On a préféré dépenser plus pour la qualité. On pense que c’est un bon investissement. »
La nouvelle glissoire fait cinq mètres de hauteur et possède deux paliers. Il s’agit d’un modèle « beaucoup plus gros » et deux mètres plus haut que l’ancienne, nuance-t-il.
Pourquoi avoir choisi un modèle plus gros si les coûts étaient élevés ? « On ne veut jamais avoir quelque chose de moins intéressant que ce qu’on a déjà », justifie le maire.
Pour son adversaire politique Luc Vézina, candidat à la mairie du Parti thérésien, débourser 225 000 $ pour une glissoire est « scandaleux ». « C’est vraiment de jugement de la part du maire d’avoir acheté ça », déclare-t-il.
Le parti de M. Vézina a dénoncé l’investissement de Sainte-Thérèse. Une conseillère municipale de son équipe, Barbara Morin, avait toutefois voté en faveur de l’octroi du contrat au soumissionnaire Aquam en juin 2025. « Si elle avait eu toute l’information qu’on a aujourd’hui, elle n’aurait jamais voté pour ça », assure Luc Vézina, arguant que l’équipe du maire leur a « caché des informations ».
Tarifs, inflation et transport pointés du doigt
La glissoire choisie est fabriquée aux États-Unis. Les coûts du transport, les tarifs douaniers américains et l’inflation peuvent ainsi expliquer une partie du prix de la glissoire, justifiait le vice-président de la compagnie Aquam, Alain Chalifoux, dans un article de Radio-Canada le 20 août.
M. Chalifoux disait alors qu’Aquam ne vend que deux ou trois glissoires par année. Il est donc impossible d’obtenir de meilleurs prix, affirmait-il.

Le maire de la ville de Sainte-Thérèse, Christian Charron.
Trois appels d’offres
La Ville de Sainte-Thérèse a lancé un premier appel d’offres en mai 2023, pour lequel aucune entreprise n’a soumissionné. Un deuxième appel, en septembre 2023, a récolté une soumission de Jeux-Tec Inc. de 304 427 $ et une autre de Soucy Aquatik pour 349 983 $, taxes incluses, soutient la Ville. L’estimation des travaux était « deux fois plus moins élevée » que la plus basse soumission, alors l’appel a été annulé.
Le troisième appel d’offres, lancé en février 2025, n’a récolté qu’une seule soumission de 225 471 $ de l’entreprise Aquam. La soumission a été acceptée, l’estimation des travaux étant à 235 698 $ cette fois.
La Ville récupère une partie des taxes sur le prix, portant le véritable montant de la facture à 196 104 $ pour Sainte-Thérèse, rappelle le maire. Ce prix inclut le démantèlement de l’ancienne glissoire, le ragréage du béton, l’installation du nouveau modèle et le transport.
L’installation de la vieille glissoire avait coûté 21 337 $ taxes incluses à la Ville en 2001, affirme Luc Vézina, qui était alors conseiller municipal.
Un budget révélé d’emblée
Les devis des appels d’offres de février et de septembre 2023 révélaient d’emblée aux soumissionnaires le budget de 195 000 $ de la Ville de Sainte-Thérèse pour le projet. « Comment voulez-vous faire jouer la concurrence ? C’est la base. La base », s’insurge M. Vézina.
Pour les municipalités, mentionner le budget maximal pour un projet dans un appel d’offres n’est pas illégal, mais ce n’est pas recommandé, explique Nicholas Jobidon, professeur en droit public à l’École nationale d’administration publique (ENAP).
« Dans un contexte où on veut faire jouer la concurrence, on veut que les entreprises nous donnent le plus bas prix possible. C’est sûr que si on leur dit qu’on est prêt à payer jusqu’à 200 000 $, on risque d’avoir des soumissions qui tournent autour de 200 000 $ », dit M. Jobidon. « Ça risque de fausser un petit peu la concurrence, alors c’est pour ça qu’on ne le recommande pas. »
« Lorsqu’on va en un appel d’offres public, on est obligé de mettre une estimation des coûts », justifie Christian Schryburt, directeur général de la Ville de Sainte-Thérèse.
L’estimation de coûts des travaux et le budget total sont deux données différentes, détaille Nicholas Jobidon. Si l’estimation des travaux doit être fournie par les organismes publics, la mention d’un budget maximal est « rare » dans les appels d’offres, dit-il.

Le modèle demandé et choisi par la Ville de Sainte-Thérèse mesurera cinq mètres de haut et aura deux paliers pour monter.
La marque de commerce précisée en appel d’offres
Les caractéristiques de la glissoire souhaitée sont indiquées dans l’appel d’offres de 2025. Un modèle de glissoire précis et le fabricant de ce modèle sont également inscrits.
Selon la Loi sur les cités et villes, Sainte-Thérèse a le droit d’exiger certaines spécifications techniques, mais celles-ci doivent être décrites « en termes de performance ou d’exigence fonctionnelle plutôt qu’en termes de caractéristiques descriptives ». « C’est parfaitement légal de dire qu’on veut deux twists dans la glissoire ou qu’on veut que ce soit telle hauteur », expose Nicholas Jobidon.
« C’est vraiment de choisir son fournisseur qui est interdit par la loi », dit-il. Pourquoi ? « Si un organisme public écrivait dans son appel d’offres qu’il veut des ordinateurs Apple, alors pourquoi faire un appel d’offres ? », illustre M. Jobidon. Selon lui, la mention d’une marque de commerce (ou d’un fournisseur) dans un appel d’offres est le genre de dossier se retrouvant fréquemment devant l’Autorité des marchés publics.
Nuance : il y a moyen de le faire en respectant la loi. « Si la municipalité veut absolument mettre une marque de commerce dans ses documents d’appel d’offres, ça pourra être toléré si elle ouvre la porte à des produits équivalents », soutient le professeur. Les soumissionnaires peuvent transmettre des demandes d’équivalence à la municipalité et, en cas d’acceptation, les produits équivalents seront ajoutés à l’appel d’offres par addenda.
Reste-t-il que spécifier une marque de commerce dans un devis n’est pas d’une pratique « irréprochable », puisque « ça risque de décourager la concurrence », estime M. Jobidon. Dans son appel d’offres de 2025, la Ville de Sainte-Thérèse offrait la chance aux soumissionnaires de présenter des demandes d’équivalence. Selon son directeur général, Christian Schryburt, aucune demande n’a été reçue.
Manque d’encadrement
Selon le professeur en droit public, il manque de guides pour les fonctionnaires responsables de préparer les appels d’offres. « Les acheteurs publics ont accès à très peu de formations et de ressources pour faire leur travail », explique Nicholas Jobidon. Ils peuvent lire les lois, mais il faudrait plus.
« On s’attend à ce que ces gens-là dépensent quand même de gros montants et apprennent un peu sur le tas. Même pour quelqu’un qui veut faire un super bon travail, qui ne veut pas avoir de plainte à l’Autorité des marchés publics, qui ne veut pas se ramasser dans le journal, c’est dur », convient le professeur.
Léa Lemieux
Journaliste Stagiaire
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